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La Parole aux auteurs – Stéphane Domeracki
13 novembre 2016
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Aujourd’hui, l’équipe de Connaissances et Savoirs vous propose une interview de Stéphane Domeracki, auteur de l’ouvrage Heidegger et sa solution finale, meilleure vente du mois.

  • Avez-vous toujours eu envie d’écrire ce type d’ouvrage ?

Etudiant passionné par la pensée post-moderne reposant sur les deux socles que sont Nietzsche et Heidegger, j’ai fini par m’inquiéter et me lasser de l’absence d’ouvrages véritablement critiques portant sur la période 1930-1940 de la pensée heideggérienne ; pire, un mépris académique quasi généralisé, et que j’ai d’abord mimé, était opposé aux indispensables travaux de mon préfacier, Emmanuel Faye. La publication des Cahiers noirs a pourtant consacré sa ligne critique intransigeante, laquelle aurait pu passer pour trop radicale au premier abord. Je n’ai donc moi-même pas toujours rêvé d’écrire ce genre d’ouvrage au sens où moi-même j’ai été ensorcelé par cette pensée qui se révèle au bout du compte archi-nazie et génocidaire. J’aurais dû comme tant d’autres qui le refusent encore être plus attentif à ce lanceur d’alerte qu’était dés 2005 Emmanuel Faye.

  • D’où vous est venue l’envie d’écrire sur ce sujet ?

Elle est venue d’un souhait de me confronter personnellement avec cet objet para-philosophique qu’est chaque tome des Cahiers noirs, afin de les confronter avec les autres traités impubliés et non-traduits de cet auteur ; en effet, j’avais cru y discerner un thème inquiétant, sur lequel se fonde à la fois toute la pensée du mal et surtout tout l’antisémitisme exterminateur de Heidegger : la notion d’insurrection. Voyant cette notion réapparaître discrètement dans ses notes privées, j’ai voulu vérifier mon intuition qu’il y avait là une pierre de touche pour comprendre que loin de n’être qu’une « pensée de l’être » éthérée, la pensée heideggérienne en serait surtout une manichéenne et apocalyptique du mal. Il s’agissait aussi, par ce biais, de tester les hypothèses d’Emmanuel Faye, conspué par une certaine partie des universitaires et philosophes français et italiens, alors même que nombreux d’entre eux ne l’ont même pas lu voire même pas fait l’effort d’ouvrir et de traduire les Cahiers noirs. Un manque de travail est patent chez ceux qui continuent de défendre Heidegger comme si les très nombreux topos antisémites de son œuvre n’en avaient pas discréditer la portée philosophique.

  • Quelles sont vos inspirations ?

La confrontation aux Cahiers noirs a eu d’abord lieu en solitaire, les livres de Faye bien fermés. Mais très vite, j’ai dû faire amende honorable et admettre que c’est bien lui qui, à ma stupeur, avait raison. Je me suis donc trouvé dans la situation fort inconfortable de devoir réévaluer intégralement la confiance des post-modernes qui étaient auparavant mes « grands astreignants » et mes compagnons de route dans la lecture de Heidegger : Jacques Derrida, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Reiner Schürmann, Gianni Vattimo, et Mehdi Belhaj Kacem me sont tous devenus tour à tour suspect, non pas tant dans leurs intentions, que dans leur souhait de magnifier coûte que coûte la pensée pourtant largement discriminatrice que rend possible la différence ontologique. Le désir brûlant de ne lire Heidegger qu’à partir de ses concepts, comme n’importe quel autre philosophe, a fini par me paraître absurde, tant ce manipulateur de génie mobilise certes ces concepts, mais uniquement afin de consacrer le sens caché du nazisme, lequel doit rendre possible un nouveau commencement en anéantissant le précédent, judéo-chrétien. Ce qui m’a alors inspiré, c’est l’indécrottable tentation de ces post-modernes et de leurs rejetons moins brillants (nommément : Peter Trawny, Donatella Di Cesare ou d’autres encore plus insignifiants), de proposer  de façon régulière de nouvelles tentatives de sauvetages, toutes plus acrobatiques les unes que les autres, au fort potentiel comique, et qu’il s’agit toutefois de démystifier. Il faut aider les lecteurs prompt à se laisser intimider par les heideggerolâtres, qui ont toute une panoplie conceptuelle vouée à coopter et inquiéter même les lecteurs de bonne foi de Heidegger.

  • Comment avez-vous déterminé les thèmes de votre ouvrage, son titre ?

J’ai vite compris que l’aspect rhapsodique des Cahiers noirs ne permettrait pas un travail d’interprétation classique, organisé ; or, je souhaitais sortir assez rapidement une étude assez complète de leur contenu. C’est pour cela qu’en me focalisant sur le thème central du mal, j’ai pu multiplier les angles d’attaque. Aborder ces textes comme une œuvre monolithique pourra certes avoir lieu, d’autant plus que la solution finale est au fond la seule visée du « grand penseur. »  L’idée du titre a fini par s’imposer en cours d’écriture, alors que j’en avais un autre moins pertinent, car psychologisant, qui visait la petitesse, « la mesquinerie de Heidegger » ; cela aurait été un mauvais choix, au sens où j’invite à ne pas tant s’intéresser à ce petit bonhomme qu’à ce qui devrait seul nous maintenir en alerte : son legs à la postérité. En France et ailleurs, Heidegger a pignon sur rue, son œuvre se diffuse avec les mêmes effets d’autorité lamentables qui devraient désormais cesser, pour peu que la lucidité revienne dans les rangs de nos herméneutes-en-chef…Le titre « Heidegger et sa solution finale » ironise donc à la fois sur le fait que cet auteur a proposé sa propre justification de l’extermination des Juifs, mais surtout à propos de la tendance permanente à le mettre à distance de la Shoah, alors même qu’on se rend compte désormais qu’il n’a de cesse d’écrire à son sujet.

  • Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Clairement : l’absence de travaux convaincants portant sur la pensée du mal rédigée lors de la période nazie. Il paraît pourtant évident que Heidegger n’avait pas écrit, à ce moment-là, de la même façon qu »avant son habilitation universitaire sous Weimar ou après la victoire des Alliés. Par ailleurs, j’avais quelques éclaircissements à réclamer à ceux qui m’avaient auparavant assuré que Heidegger était un grand philosophe ayant pris ses distances avec le nazisme. Plus généralement encore, j’ai quelques comptes personnels à régler avec tous les discours de ce qu’Adorno a pu nommer « la personnalité autoritaire », vouée à accepter des régimes fascistes, totalitaires et racistes. Quelque part, j’ai vu en Heidegger leur pape à tous, ne serait-ce que parce qu’il arrive, par ses raffinements spéculatifs et divers travestissements, à donner l’impression qu’il pourrait y avoir quelque grandeur au racisme, laquelle pourrait nécessiter l’avènement de quelque quatrième Reich. Cela fait froid dans le dos et incite à la vigilance. Enfin, j’ai voulu dire quelques mots de la violence qui règne dans le petit monde académique de la philosophie, où Heidegger est encore perçu comme le « roi de la pensée » ; chercher à éclaircir son rapport au nazisme revient, selon Peter Trawny, à être un « ennemi de la philosophie », rien que ça ! Ce genre d’intimidations continuent de se multiplier malgré leur ridicule patent. Emmanuel Faye et les chercheurs talentueux qui l’entourent (Sidonie Kellerer, François Rastier, Livia Profeti, Gaëtan Pégny, etc.) sont encore bien trop ostracisés malgré le sérieux de leur démarche. C’est honteux. J’ai donc eu envie, de soutenir leurs efforts grâce à mes propres connaissances de Heidegger et des auteurs qui se réclament encore largement de lui.

  • À quoi attribuez-vous votre succès ?

Si « succès » il y a, ce qui est toujours fort relatif pour ce domaine confidentiel qu’est encore la philosophie, c’est uniquement dû à l’odeur de soufre qui entoure à juste titre l’« affaire Heidegger » : à juste titre car elle met en cause le discernement et l’honnêteté intellectuelle d’un grand nombre de chercheurs français, à l’esprit sectaire et peu aptes à admettre leurs erreurs, pourtant en partie justifiables. Par ailleurs, la caution apportée par le nom de mon célèbre préfacier peut engager la curiosité de certains acquéreurs de l’ouvrage, dont bon nombre n’aiment rien tant que s’en prendre à Emmanuel Faye, plutôt que de débattre avec lui à partir des textes…Ce sont le plus souvent ceux qui s’en prennent à la polémique qui s’en accommodent le mieux. Cela peut gonfler le nombre de vente de leurs propres ouvrages apologétiques : dommage collatéral de ce genre de tumulte médiatique (l’affaire étant en effet relayée par de grands médias nationaux et internationaux…)

  • Comment êtes-vous parvenu à vous faire connaître ?

Certains ont pu tomber sur ma conférence sur le racisme heideggérien à la maison Heine (https://www.youtube.com/watchv=WbjqMh0maZI&index=2&list=PLdPHyVknW25AqycaDE5uzGyjfC1lnLjLj); par ailleurs, je m’investis assez dans les débats numériques, en particulier sur un page Facebook fréquentée par plus de 800 membres, qui s’intitule «Heidegger, les Cahiers noirs. »  Je suis cité par le dernier ouvrage de Faye portant sur le soutien trouble de Hannah Arendt à son maître, et où il est encore question de son nazisme avéré. Enfin, je publierai bientôt un article dans la Revue d’histoire de la Shoah, portant sur le révisionnisme spécifique du penseur de l’être.

  • Quel type de lectorat avez-vous visé ?

Celui qui, comme moi, ne s’y retrouvait plus dans les publications universitaires et académiques de facture classique, continuant de rendre hommage au « grand penseur » dans ce contexte de scandale. Le public visé peut cependant s’avérer clairsemer, dans la mesure où il doit avoir suffisamment laisser infuser en lui la pensée heideggérienne (dans mon cas, cela a pris dix ans) pour en comprendre les principaux rouages, tout en réussissant à garder une distance critique avec ce contenu de « pensée » ; or, cela est très rare car la plupart se laisser happer par le pouvoir de séduction de ces discours essentiellement assertoriques, attendant un assentiment entier du lecteur. Si bien que ceux qui pourraient idéalement lire mon travail risquent d’être ceux qui n’ont pas forcément envie de voir leur idole ridiculisée – ce, alors même qu’elle se ridiculise toute seule, au fond, puisque le livre ne fait au fond qu’exposer la faillite de ce que nous prenions pour de l’ontologie…

  • Quel conseil donnez-vous à ceux qui souhaitent publier ?

Faites vous connaître en prenant contact avec les individus qui travaillent sur les mêmes thèmes que vous ; avec un peu de chance, certains d’entre eux verront en vous des « alliés substantiels « voyant dans vos efforts non pas de quoi concurrencer les leurs, mais les consacrer. Il s’agit aussi de se faire connaître sur internet, où les lecteurs frayant quotidiennement, sur de nombreux forums.

  • Un dernier conseil pour ceux qui le sont déjà ?

La phrase de Bergson continue de s’imposer à eux : « Nul n’est tenu de faire un livre » ; comprendre, que publier pour publier, comme simple petite affaire narcissique, n’est que de peu de sens dans le déluge de publications actuelles ; il faut donc revenir avec un projet solide, loin de l’excitation du premier essai, en se demandant en quoi le second opus amenderait efficacement le premier. J’estime pour ma part que rien ne presse.

  • À quand votre prochain ouvrage ?

Les projets abondent, mais vont mettre du temps à mûrir et se concrétiser. Le dernier en date consisterait, dans l’esprit de Ce que parler veut dire, de Pierre Bourdieu, à interroger les tendances à l’intimidation dans le discours philosophique. Les cas Heidegger et Arendt dont édifiants : comment expliquer que sont vénérés à ce point des penseurs qui ne favorisent pas l’argumentation et n’hésitent pas menacer symboliquement les lecteurs qui seraient tentés de ne pas donner leur assentiment à leurs assertions ? Il ne s’agirait pas tant de monter, comme Arendt l’avait affirmé, que La philosophie n’est pas tout à fait innocente ; plutôt que dans ce champ, certains viennent imposer une violence symbolique par de multiples stratégies rhétoriques dont l’appartenance à la philosophie semble en vérité en question.

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